reflexions, fonds de tiroir et coqs-à-l'âne d'un dessinateur, peintre, lecteur.
Je participe assez régulièrement au forum « Gribouilleland » (sur lequel j’ai le grade d’ « archiviste », étant probablement le plus âgé des participants).
Ce forum est fréquenté par des amis de tous âges qui ont pour point commun d’aimer dessiner (bien ou mal, on s’en fiche).
J’ai fait il y a peu sur ce forum un (tout) petit tutoriel sur lequel j’expliquais le principe des hachures sur un dessin, qu’il est préférable d’orienter dans la même direction que les rayons lumineux si on souhaite une représentation convaincante et réaliste des formes.
Cela m’a amené à exhumer des notes anciennes que je tenais il y a quelques années , alors que je faisais essentiellement de la peinture, et que je cherchais à reprendre (en toute humilité) certains procédés des peintres anciens.
Les principe d’ombre et de lumière pouvant intéresser des visiteurs qui essaient de dessiner ou de peindre de manière plus ou moins académique, je ressors ici un petit travail personnel (vieux d’au moins 10 ans et que personne n’a jamais vu) , au cours duquel j’avais tenté de répertorier et de comprendre une dizaine (11 exactement ) de modes particuliers d’éclairage pouvant être utilisés dans la composition d’un tableau « classique ».
Cette question de la lumière et des sentiments qu’elle provoque est une de celles que les tendances de l’Art, depuis le début du XXe, nous ont fait négliger… il faut peut-être le regretter car (à mon avis) nous étions loin d’en avoir fait le tour.
Bon enfin, c’est la vie.
Je ne pense pas que cet inventaire (incomplet) des modes d’éclairement d’une scène, dont le choix a une incidence sur l’atmosphère qui se dégagera d’un tableau, ait déjà été fait (sous cette forme en tout cas.)
En effet, les critiques et historiens d’Art sont rarement des gens qui dessinent et qui peignent, et les peintres ou dessinateurs écrivent peu sur leurs constats techniques. C’est donc une première (je crois).
Ce travail aurait mérité d’être approfondi, mais… c’était un début !
Mon principe consistait à distinguer des modes (presque des « tonalités musicales ») d’éclairage, et j’avais baptisé, pour m’en souvenir, chaque mode du nom d’un grand peintre qui y avait souvent eu recours.
J’étais donc parti d’un dessin relativement neutre représentant une jeune cariatide dans le plus simple appareil (thème tellement classique que je suppose qu’il ne choquera personne à part peut-être un ou deux talibans qui se seraient égarés par ici), et après avoir imprimé en gris onze fois sur du papier à dessin mon modèle complaisant, j’avais appliqué chaque mode d’éclairage en lavis d’encre sépia.
Voilà ce que ça donnait :
( Note : on trouvera en bas de page un très rapide commentaire sur chaque mode, sur le principe auquel il obéit et sur l’ambiance qu’il provoque, selon moi. D'abord le dessin original :
Mode Lorrain :
Mode Puvis:
Mode Manet :
Mode Fragonard :
Mode Vermeer :
Mode Prudhon :
Mode Rembrandt :
Mode Léonard :
Mode Delatour :
Mode Caravage :
Mode Ribera :
Mode Lorrain : Ce mode, inspiré du mode d’éclairage employé couramment par Claude Gellée (dit Le Lorrain) , basé sur une source de lumière frontale qui amène le sujet principal à être vu à contrejour provoque un effet grandiose, presque tapageur par l’effet d’éblouissement qu’il provoque. C’est le principe même du « grand spectacle » impressionnant mais qui laisse peu de place au sentiment personnel.
Mode Puvis , du nom de Puvis de Chavanne. Ce mode est par définition le mode le plus « décoratif » , il convient aux grands formats où domine l’imagination poétique et le symbole. C’est en quelques sorte celui de toute fresque réussie. C’est également celui employé par Michel-Ange dans la Sixtine : à savoir considérer que chaque partie représentée obéit à son propre code de dégradé de tons, sans souci de la partie voisine. Il s’agit d’un mode où chaque morceau est représenté sculpturalement de manière individuelle, à l’aide d’une palette unique. C’est le mode le plus adapté au discours symbolique et abstrait, même si chaque partie peut posséder une puissance de relief étonnante.
Mode Manet. Du nom d’Edouard Manet , évidemment. Ce mode de représentation amène à avoir recours à une lumière qui provient du dos du spectateur et provoque l’équivalent d’un effet de « flash » photographique. Les formes apparaissent avec un réalisme cru, un poids volumique presque gênant et un intense sentiment de réalité organique. C’est la lumière que l’on retrouve dans l’ « Olympia » ou dans le « Déjeuner sur l’herbe ». La réalité crue, dans toute sa violence, une absence de demi teinte et des ombres courtes et sombre qui se projettent derrière le sujet. Une vision du réel sans concession romantique.
Mode Fragonard . Ce mode consiste à développer sur chaque partie, avant plan, accessoires, décors, lointains, une gamme complète de valeurs qui va du clair au sombre. Il en résulte un sentiment mélancolique de tombée du jour , qui dore chaque détail d’une lumière crépusculaire très douce et uniforme. C’est un mode très sensuel basé sur l’unité de la vision qui traite avec la même attention ou la même négligence chaque partie du tableau. Probablement le mode le plus émouvant ou le plus sentimental. A titre personnel, c’est un de mes préférés.
Mode Vermeer. Mode contemplatif, qui consiste à développer chaque objet selon la matière ou la texture qui la compose et à adapter à chaque matériau sa gamme propre de valeur du clair au sombre. Ce mode induit un effet troublant d’immobilité et de sensualité retenue. Il exige une composition calculée très précisément pour parvenir à un sentiment d’équilibre presque mathématique.
Mode Prudhon. Basé sur un éclairage froid (semblable au papier bleu employé pour ses dessins par Pierre Paul Prudhon) typique des ateliers exposés au Nord de l’époque Néo-classique, éclairage qui valorise les reflets chauds, très présents dans le modelé. C’est la lumière académique par excellence, avec sa sensualité ambigüe, avant qu’elle ne dégénère jusqu’au réalisme plat des peintre pompiers (Bouguereau, Couture, Cabanel…)
Mode Rembrandt. Mode à la fois très spirituel et très réaliste, qui consiste à baigner une zone précise du motif d’un éclairage très violent, au détriment du reste de l’image, dont les détails sont noyés dans une ombre liquide. Il en ressort un effet fantasmagorique et mystique, hors du temps et d’une présence si convaincante qu’elle peut pousser à une forme de malaise. Sans doute le mode le plus bouleversant qui soit.
Mode Léonard. Basé sur le sfumato, un dégradé subtil et insensible qui consiste à baigner chaque forme d’une lumière irréelle avant de laisser ses contours se noyer peu à peu dans l’ombre. Un effet de mystère qui a pour effet d’aplanir les volumes et de leur conférer un aspect marmoréen . C’est le mode « magique » par excellence.
Mode Delatour. Basée sur la lumière du flambeau, une des déclinaisons de la lumière les plus complexes à mettre en œuvre, provoquant une forme de mélancolie sensuelle et qui pousse paradoxalement à schématiser les formes dans la demi-teinte jusqu’à une forme de cubisme. Le mode probablement le plus cérébral.
Mode Caravage. Fondée sur un éclairage zénithal très violent, ce mode d’éclairage brutal privilégie le réalisme à l’instar du mode Manet, mais il l’accompagne d’une forme de crainte mystique effrayante, générée par la puissance de l’éclairage frappant d’en haut toutes les formes, comme pour les écraser.
Mode Ribera, du nom du peintre ténébriste espagnol. Ce mode, plus mélodramatique, basé sur une lumière latérale semblable à celle qui proviendrait d’une porte ouverte sur le côté, noie dans l’ombre l’essentiel de la figure. Elle provoque un sentiment d’inquiétude sourde, mais repose essentiellement sur un procédé sentimental qui peut relever de l’artifice… bien compris de nos jours par le cinéma fantastique.